MANUEL VALLS

« 14 000 migrants viennent en France tous les ans pour le travail, le reste est lié au regroupement familial »

 
Quelques jours avant le débat du premier tour de la primaire de gauche, Manuel Valls s’est exprimé sur la question des migrants en affirmant qu’ils n’étaient que 14 000 à venir en France pour le travail. Il a également souligné la place dominante du regroupement familial dans les motifs de migration. Une affirmation fausse, au vu des derniers chiffres du ministère de l’Intérieur.

LE CONTEXTE

Invité de la matinale d’Europe 1 mardi 17 janvier, Manuel Valls s’est largement exprimé au sujet des migrants. A ce propos, le journaliste Fabien Namias a voulu clarifier la position de l’ancien Premier ministre sur la mise en place de quotas pour les migrations économiques. « Nous n’avons pas besoin de ces quotas aujourd’hui, a souligné Manuel Valls, tous les ans il y a très peu de migrants qui viennent en France pour le travail, ils sont 14 000. Le reste de l’immigration est lié au regroupement familial. »

L’EXPLICATION

Lorsque Manuel Valls affirme que 14 000 personnes viennent en France pour le travail, il s’appuie sur le rapport annuel de la Direction générale des étrangers en France (DGEF), gérée par le ministère de l’Intérieur. Ce rapport classe les motifs de migration en cinq catégories : motif économique, familial, étudiant, humanitaire et divers (étrangers entrés mineurs, retraités, visiteurs, etc).

Or, ces statistiques ne concernent pas les migrants au sens large mais ceux en dehors de l’union européenne dont la demande de premier titre de séjour a été acceptée. Ainsi, les chiffres cités par l’ancien Premier ministre ne prennent pas en compte l’ensemble des demandes de titre de séjour mais uniquement celles qui ont été acceptées. Au total, 217 533 titres de séjours ont été attribués pour l’année 2015.

Si le chiffre des 14 000 travailleurs existe bien, il n’est pas complet car il concerne uniquement les titres de séjour délivrés aux étrangers ayant le statut de salariés (voir graphique ci-dessous). Pour être juste, il faudrait y ajouter les saisonniers, les actifs non salariés, les scientifiques ou encore les artistes, pris en compte dans les statistiques de la DGEF. Soit au total, 20 628 dossiers acceptés pour motif économique en 2015.

Les migrants qui viennent en France pour trouver du travail sont ainsi plus nombreux que ce qu’affirme Manuel Valls, même si cela reste assez peu, compte tenu des contraintes qu’implique la délivrance d’un titre de séjour. « S’il y a aussi peu de titres de séjours attribués pour le travail, c’est parce qu’ils sont très difficiles à obtenir », affirme Camille Schmoll, géographe et spécialiste de l’immigration.

Le regroupement familial surestimé

Dans son interview sur Europe 1, Manuel Valls a par ailleurs fait un raccourci, en citant le regroupement familial comme le principal motif de migration. Cette politique encouragée dans les années 70, a incité les immigrés déjà installés en France à faire venir leurs proches : épouses, enfants, parents.

Or comme pour le motif économique, la cause familiale rassemble plusieurs catégories d’individus. Sont ainsi distingués les membres d’une même famille (regroupement familial), les personnes ayant des attaches fortes en France et enfin, les étrangers dont l’un des membres de la famille est français. Ce dernier cas de figure représente la majorité des dossiers traités au sein du motif familial de délivrance d’un titre de séjour, comme l’indique le graphique ci-dessous.

Si le motif familial reste en tête des délivrance de titres de séjour, il est en recul pour la troisième année consécutive d’après les chiffres de la DGEF. « Récemment, en Europe, la part du regroupement familial dans l’immigration a chuté du fait des nombreuses restrictions apportées à cette pratique », argumente Hélène Thiollet, chercheuse en sciences politiques spécialisée en migrations, dans son ouvrage Migrants, migrations : 50 questions pour vous faire votre opinion. « L’importance des migrations familiales est liée à la difficulté d’immigrer autrement, notamment pour le travail, ce qui en accentue la visibilité. »

Les autres motifs de la migration occultés

Dans ses propos, Manuel Valls a également omis de mentionner les autres motifs de migration pris en compte par la DGEF. Après les causes familiales, qui concernent 88 000 dossiers, les études sont le deuxième facteur qui attire les ressortissants étrangers en France. En 2015, cela a concerné plus de 70 000 dossiers. A l’inverse, les admissions pour des raisons humanitaires, qui concernent notamment les réfugiés et apatrides, ont augmenté de 41%, avec plus de 32 000 dossiers acceptés en 2016.

Pour Camille Schmoll, spécialiste des questions de migrations sud européennes, attribuer un motif particulier à la migration est assez subjectif. « La migration est un phénomène complexe où il peut y avoir plusieurs motivations à la fois. On peut migrer parce qu’on a envie d’aller mieux économiquement, mais aussi parce qu’on vient d’un pays où la situation politique est délicate et parce qu’on a un compagnon à l’étranger. »

Manuel Valls a ainsi sous-évalué les chiffres de l’immigration économique en France. Il ne s’est pas basé sur l’ensemble des migrants mais uniquement sur les salariés dont la demande de titre de séjour a été acceptée. De plus, il n’a pas mentionné tous les motifs de migration pris en compte par la DGEF. L’ancien premier ministre a mis en avant le regroupement familial qui, lorsqu’on n’y regarde de plus près, concerne qu’une part restreinte des étrangers venant en France.

Ralitsa Dimitrova

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