LAURA FLESSEL

« Aujourd’hui, plus de 300 000 enfants en situation de handicap ne pratiquent pas [de sport] à l’école primaire »

La ministre des Sports affirme que « plus de 300 000 enfants en situation de handicap ne pratiquent pas [de sport] à l’école primaire ». Or il n’y a que 172 145 enfants en situation de handicap scolarisés dans le premier degré. Et une partie d’entre eux fait du sport.

LE CONTEXTE

Six mois après l’attribution des JO 2024 à Paris, Laura Flessel, ministre des Sports, double médaillée olympique en escrime à Atlanta en 1996, était présente à Science Po, mercredi 14 mars 2018, pour évoquer cette olympiade, lors d’une conférence intitulée « JO 2024, le Paris d’une égalité à haut niveau ». Dans son discours, elle a prôné l’accès au sport pour tous, estimant qu’il faut sensibiliser dès l’école. « L’objectif c’est de travailler avec le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, pour que nous ayons une culture sportive. » La ministre s’engage à développer la pratique du sport par les athlètes en situation de handicap. « Nous lancerons dès la rentrée prochaine [en septembre 2018] une labellisation : 100 infrastructures scolaires vont suivre ce programme pour favoriser les pratiques garçons-filles et handi-valides. Aujourd’hui, plus de 300 000 enfants en situation de handicap ne pratiquent pas [de sport] à l’école primaire ».

L’EXPLICATION

Selon les chiffres du ministère de l’Education nationale, en 2016-2017, 300 815 enfants en situation de handicap ont été scolarisés dans les établissements publics et privés en France. Parmi eux, 172 145 le sont dans le premier degré ; les autres dans les collèges et lycées du second degré. La ministre des Sports fait donc une première erreur en évoquant « plus de 300 000 (enfants en situation de handicap) à l’école primaire ».

Par ailleurs,  la ministre semble faire une seconde confusion à propos de la proportion de ces enfants scolarisés en situation de handicap, en insinuant qu’aucun d’entre eux ne peut pratiquer de sport à l’école. Contacté par FactoScope, le ministère des Sports explique que Laura Flessel a fait un « raccourci. Ce qu’elle voulait dire, c’est que sur les 300 000 enfants en situation de handicap à l’école primaire, la plupart ne pratiquent pas de sport ». Or des expériences d’accès à la pratique sportive par des enfants en situation de handicap existent un peu partout sur le territoire (voir ci-dessous).

Ses propos sont donc doublement faux. Combien d’enfants pratiquent aujourd’hui une activité sportive en primaire ? Cette donnée n’est tout simplement pas disponible à ce jour.

Les sources à consulter

Date : 28 mars 2018.

Lieu : Chanceaux-sur-Choisille (Indre-et-Loire).

Interlocuteurs :

  • Manon Cellier, athlète malvoyante.
  • Eric Cellier, secrétaire général de l’AS Chanceaux Judo (ASC).

Manon (19 ans) et Auriane (14 ans) Cellier, nées albinos, sont malvoyantes. « Le handicap le plus gênant sur un tatami, selon Eric Cellier, père des deux judokas et secrétaire général de l’AS Chanceaux Judo (ASC), où sont licenciées les deux sœurs. Elles ont commencé à l’âge de quatre ans. On cherchait un sport pour les socialiser. »

Manon (19 ans) et Auriane (14 ans) Cellier, nées albinos, sont malvoyantes. « Le handicap le plus gênant sur un tatami, selon Eric Cellier, père des deux judokas et secrétaire général de l’AS Chanceaux Judo (ASC), où sont licenciées les deux sœurs. Elles ont commencé à l’âge de quatre ans. On cherchait un sport pour les socialiser. »

Manon Cellier n’est pas une inconnue dans le handisport, une catégorie ouverte aux athlètes possédant un handicap moteur visuel ou auditif (ceux ayant un handicap mental, des troubles psychiques ou des troubles de l’adaptation sont affiliés au sport adapté). Du haut de ses 19 ans, la jeune femme est très prometteuse. Championne de France en titre (catégorie des moins de 63 kg), elle a intégré le processus de présélection pour les JO de Tokyo, en 2020. Les championnats du monde, en novembre 2018, sont un de ses objectifs cette saison.

La ministre des Sports affirme qu’aucun enfant en situation de handicap ne pratiquerait de sport à l’école primaire. Ce ne fut pas le cas de Manon Cellier. En dépit de ses troubles de la vue, la judoka a suivi un cursus classique, à l’école primaire de Cerelles, au nord de Tours (Indre-et-Loire). Et comme n’importe quel enfant valide, elle participait aux cours d’Éducation physique et sportive (EPS), à l’exception des « sports de ballon » comme le basket ou le handball.

La jeune femme a néanmoins bénéficié de quelques adaptations. « Pour le saut en hauteur, il y avait un foulard sur la corde pour que je puisse la voir à distance. Et pour le saut en longueur, la planche de marque était un peu plus grande ». Âgée de 14 ans, Auriane, sa petite sœur, a fait elle aussi partie d’une classe d’enfants valides, dans la même école que son ainée, et pris part aux cours d’EPS.

Manon Cellier est championne de France de judo en handisport, à seulement 19 ans. / Photo DR

« Le handicap s’est banalisé »

Si elles sont les seules athlètes non-valides de l’AS Chanceaux Judo, au sein du club, elles ne sentent pas seules. Les journées de sensibilisation organisées chaque année, ou les judokas sont mises dans la condition d’un athlète en situation de handicap, ont créé des liens et changé le regard des autres judokas sur leur handicap. « Les enfants ont pris conscience qu’ils avaient parmi eux deux athlètes malvoyantes et comprennent mieux les réactions qu’elles peuvent avoir pendant les exercices, note Eric Cellier. Par exemple, s’approcher plus près du professeur pour mieux voir. Il y a un vrai esprit d’entraide. Leur handicap s’est banalisé. »

En compétition, lorsqu’elles concourent au milieu des valides, les deux sœurs ne bénéficient que d’une adaptation : pouvoir commencer le combat avec la garde installée (ayant une visibilité réduite, l’athlète est autorisée à tenir le col de son adversaire). Manon est déjà une référence. Ce sport qu’elle faisait « pour le loisir » est devenu sa discipline de prédilection.

Et si Auriane, sa cadette, n’a pas encore de référence en seniors, étant trop jeune pour y accéder, elle brille déjà dans sa catégorie d’âge, où elle est passée tout près du titre national à deux reprises. Rendez-vous en 2024, lors des Jeux Paralympiques de Paris ?

Alexandre Mazel

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