JEAN-MICHEL BLANQUER

« [La France] a un grand phénomène d’exode rural »

Quitter la campagne pour rejoindre la ville. L’exode rural fait son apparition dans le débat sur la fermeture des classes. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, l’assure : les campagnes voient leurs écoles fermées notamment à cause des départs vers les zones à dominante urbaine. Pourtant, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’exode rural s’est achevé dans les années 1970.

LE CONTEXTE

Jean-Michel Blanquer était l’invité de RTL, le 19 mars 2018. Élisabeth Martichoux a interrogé le ministre de l’Éducation nationale sur la fermeture des classes en zones rurales. Face aux critiques, Jean-Michel Blanquer assure que le gouvernement est victime d’un « faux procès » : « Si vous regardez toutes les années précédentes, il y a beaucoup plus de fermetures de classes. Ça fait des décennies que cela dure, car on a un grand phénomène d’exode rural. »

L’EXPLICATION

Selon une définition de l’Insee (2011), les espaces ruraux représentent 70 % de la superficie totale et les deux tiers des communes de la France métropolitaine. L’exode rural constitue la migration des habitants de ces territoires vers les zones urbaines. Selon un rapport d’information sénatorial rédigé en 2008 au nom de la délégation à l’aménagement du territoire, cet exode rural s’est achevé dans les années 1970, puisque, de 1975 à 1982, la population des zones rurales augmentait de 1 % (soit trois fois plus vite que la population urbaine). Le repeuplement s’est poursuivi ensuite de « 0,7 % entre 1982 et 1990, et enfin de 0,5 % entre 1990 et 1999 ».

Comment expliquer cette tendance ? Selon le rapport, avant 1975, les campagnes françaises perdaient des habitants en raison des soldes migratoires déficitaires (plus de personnes à sortir du territoire qu’à y entrer au cours de l’année). Cette perte d’habitants n’était alors pas compensée par l’excédent naturel (nombre supérieur de naissances par rapport aux décès). À partir de 1975, la croissance démographique des zones rurales est possible « grâce à un solde migratoire à présent positif, compensant largement les scores négatifs des variations naturelles ».

Le recensement de la population de 2006 de l’Insee (publié en 2009) confirme cette tendance et évoque même une « croissance retrouvée pour les espaces ruraux ». Si l’institut parle de son côté d’« une longue période de déclin, puis de stagnation entre 1982 et 1999 », il précise que « la population des espaces ruraux augmente désormais au même rythme que l’ensemble de la population française ». Ce renouveau s’appuie sur « la réduction des zones de désertification (…) et l’extension de territoires dont la population croît rapidement ». L’Insee ajoute que « de larges territoires, de plus en plus éloignés des villes et du littoral, se densifient significativement. Si l’attractivité des espaces périurbains et du littoral (ouest et sud) ne se dément pas, [elle] s’accompagne désormais d’une croissance démographique significative de larges espaces ruraux. »

L’Insee appuie par ailleurs le rapport du Sénat en affirmant que la variation annuelle de la population des campagnes entre 1999 et 2006 est largement due au solde migratoire (0,8 %), il y a donc plus de personnes à s’installer qu’à quitter les zones rurales. Le nombre de décès reste supérieur au nombre de naissances (solde naturel à – 0,1 %). L’augmentation totale de la population est de 0,7 % pour les espaces à dominante rurale, 0,5 % pour les pôles urbains et 1,3 % pour les zones périurbaines.

Dans un autre document intitulé « Trente ans de démographie des territoires », paru en 2014, l’Insee souligne que « les communes rurales, dans leur ensemble, ne perdent pas de population (…) Mais elles n’en gagnent que quand elles sont situées à proximité d’une ville, et d’autant plus que cette ville est grande ». La croissance des campagnes est donc forte autour, et surtout entre les grandes agglomérations (axe routier Paris-Tours par exemple). De ce fait, la plupart des territoires peu peuplés et éloignés des villes « perdent souvent de la population (…) L’évolution est plus négative encore dans les régions en difficulté du nord-est ou du centre du pays. »

Nous n’avons pas trouvé de documents plus récents permettant d’observer de nouvelles tendances quant au repeuplement ou à la désertification des campagnes.

Jean-Michel Blanquer a donc tort d’utiliser le terme « exode rural », car, selon l’Insee, celui-ci s’est achevé dans les années 70. De plus, de manière générale, les campagnes françaises ne perdent plus d’habitants et leur population augmente même de 0,7 % par an. Certes, cette croissance concerne surtout des communes rurales proches des grandes villes, tandis que la population des territoires les plus isolés continue de baisser. Mais, nulle part, on ne connaît le « grand phénomène d’exode rural » dont parle le ministre.

Laure Le Fur

Les sources à consulter

  • Sénat, « Le nouvel espace rural français »
  • Insee, « Recensement de la population de 2006 »
  • Insee, « Trente ans de démographie des territoires »

Quelle situation en Indre-et-Loire ?

Les Hermites est une petite commune rurale de 586 habitants, au nord de l’Indre-et-Loire. Fait assez inhabituel : une épicerie, une pharmacie, un bistro, un médecin généraliste et un chirurgien-dentiste viennent dynamiser le bourg alors que les commerces et services de proximité ont plutôt tendance à quitter les campagnes. La commune attire et a investi dans un lotissement de 12 lots, pouvant accueillir environ 25 personnes. Malgré cela, la population des Hermites reste assez stable d’une année sur l’autre. Pour le maire, Guy de Brantes, l’explication est assez simple : « Nous avons de jeunes couples qui s’installent et qui continuent de s’installer. Au même moment, nos anciens disparaissent ».

En tant que président de la section d’Indre-et-Loire de l’Association des maires ruraux de France, Guy de Brantes s’intéresse aussi aux dynamiques démographiques départementales. « L’Indre-et-Loire est conforme à la tendance nationale. Il n’y a pas d’exode rural puisque c’est un phénomène des années 60 », constate le président. Le département connaît une légère croissance démographique de 0,5 % depuis 2010, qui selon le maire est aussi dû aux campagnes. « Dans le sud, la densité de population est faible. Dans le reste du département, c’est le contraire. Il y a un déplacement des populations vers les zones rurales pour différentes raisons, liées notamment au coût de la vie et au coût du logement. » Difficile donc pour Guy de Brantes de parler d’exode rural face à ce constat.

Qu’en est-il des fermetures de classes ? Pour préserver son école, le maire a déjà mis en place un regroupement pédagogique avec une commune voisine, à 5 km. « Nous avons l’école élémentaire. Ils ont l’école maternelle. C’est 80 élèves en tout, 40 par commune. » Guy de Brantes espère que ce système sera pérenne. Maintenir une école est très compliqué, non pas du fait de l’exode rural mais de celui de la baisse de natalité. « Il suffit qu’il n’y ait aucune naissance pendant deux ou trois ans et c’est catastrophique pour la population de l’école. Si on arrive à moins de trente élèves, on se met en position de faiblesse », s’inquiète le maire. En Indre-et-Loire, pour la rentrée 2018, contrairement à ce qui était prévu, il n’y aura finalement pas de fermeture de classes en zone rurale. Guy de Brantes assure que « l’Education nationale a été extrêmement vigilante dans le département pour fermer le moins possible de classe et pour compenser ce phénomène avec les regroupements pédagogiques ».

 

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