FRÉDÉRIQUE VIDAL

« Plus de la moitié des bénéficiaires [du programme d’accueil pour les universitaires étrangers] sont turcs »

Le 5 janvier 2018, la venue en France du président turc Recep Tayyip Erdogan a suscité de nombreuses critiques, notamment à cause des problèmes liés à la liberté d’expression en Turquie. Sur France 3, la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal a annoncé que plus de la moitié des universitaires étrangers accueillis en France venait de Turquie. Une affirmation qui demeure imprécise puisqu’elle a oublié de préciser que cela ne concernait que les scientifiques en exil.

LE CONTEXTE

Invitée sur le plateau de « Dimanche en politique » (France 3), le 7 janvier 2018, la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal a été invitée à réagir (08:54) à la venue du président turc Recep Tayyip Erdogan deux jours plus tôt. Au cours de l’interview menée par Francis Letellier, elle a expliqué, au sujet du programme d’accueil pour les universitaires étrangers, que « plus de la moitié des bénéficiaires sont turcs ».

L’EXPLICATION

Sur le plateau de France 3, Frédérique Vidal a indiqué avoir « voulu développer cette année encore le programme d’accueil des universitaires étrangers, lancé par Thierry Mandon ». Toutefois, elle omet un détail important : le dispositif dont il est question ne concerne que les universitaires en exil.

Thierry Mandon, ancien ministre de l’Enseignement supérieur, a créé le Programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil (Pause) le 16 janvier 2017. Celui-ci verse des subventions aux établissements d’enseignement supérieur et aux organismes de recherche publics qui accueillent des chercheurs venant de pays où leurs travaux les mettent en danger. Ce projet, piloté par le Collège de France, a depuis permis d’accueillir 98 scientifiques dans l’Hexagone.

Si elle se concentre sur ce programme spécifique, Frédérique Vidal a donc raison. En effet, selon les chiffres transmis par le Collège de France, 58 % des chercheurs accueillis à ce jour étaient de nationalité turque. Cette forte proportion est notamment due à la politique offensive menée par le président Erdogan contre les universitaires. Lors de sa visite à l’Élysée, il a ainsi déclaré (30:30) : « Il y a des jardiniers du terrorisme. Ces jardiniers, ce sont les gens qu’on considère comme étant des hommes de pensées, d’idées. »

 

La ministre de l’Enseignement supérieur a donc raison lorsqu’elle affirme que plus de la moitié des bénéficiaires du programme créé par Thierry Mandon est turque. Elle omet toutefois de préciser que la statistique ne concerne pas l’ensemble des universitaires étrangers accueillis en France mais bien ceux qui viennent grâce à l’aide pour les scientifiques en exil.

Corentin Lacoste

Les sources à consulter

Comment se met en place le Pause à l’université de Tours ?

Date : 17 janvier 2018

Lieu : Université François-Rabelais, Tours

Temps passé sur place : 1 h 30

Interlocuteurs :

  • Emmanuel Lesigne, vice-président en charge de la recherche

Depuis sa mise en place en janvier 2017, l’université François-Rabelais (Tours) a accueilli deux chercheuses turques par le biais du Programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil (Pause). FactoScope est allé à la rencontre d’Emmanuel Lesigne, vice-président en charge de la recherche au sein de l’établissement tourangeau.

Comment se met en place l’accueil des chercheurs ?

L’accueil se fait sur la base du volontariat. Les établissements intéressés doivent identifier des personnes qu’ils s’engagent à accueillir. Pour cela, ils s’appuient principalement sur le réseaux de relations internationales des chercheurs. Par la suite, nous établissons des projets construits conjointement avec les universitaires étrangers et nous les déposons auprès du Collège de France, chargé par le ministère de l’Enseignement supérieur de superviser le programme, afin de recevoir une aide financière.

Pourquoi l’université de Tours a-t-elle choisi de participer au Pause ?

Dans notre politique, nous essayons d’adopter un regard humaniste dans lequel s’inscrivent ces actions de solidarité internationale. Il se trouve, par ailleurs, que nous avons plusieurs chercheurs qui sont engagés dans des réseaux de soutien à des collègues étrangers, voire même des réseaux de militants des droits de l’homme.  Pour le reste, nous pratiquions déjà une politique d’accueil de chercheurs étrangers. En 2016, par exemple, nous avons reçu 153 chercheurs venant de 42 pays différents. Les plus nombreux venaient d’Algérie (15 scientifiques, NDLR) et des États-Unis (13) ; seuls quatre venaient de Turquie.

Qui sont les scientifiques en exil que vous avez accueillis ?

À ce jour, nous accueillons deux chercheuses étrangères via le programme Pause. Elles sont toutes deux turques mais cela est simplement lié au fait que c’est là que nous avons repéré des profils qui nous intéressaient. L’une avait commencé à préparer un doctorat en droit dans son pays mais, étant engagée dans des actions politiques, elle s’est retrouvée en situation de menace personnelle. L’autre était déjà docteure et a été accueillie au sein de notre Institut de recherche juridique interdisciplinaire (Ijri) pour poursuivre ses recherches sur l’analyse de la « tendance autoritaire » du droit pénal en Turquie. Le programme Pause nous a permis de financer la moitié du budget nécessaire à leur accueil (30 000 euros par an pour une bourse doctorale, 50 000 pour un post-doctorant), l’autre moitié ayant été prise en charge par la région Centre Val-de-Loire.

Enfin, nous accueillons une troisième personne, turque également, dont le profil s’intégrait dans les objectifs du Pause mais sans pouvoir en bénéficier. En effet, celui-ci implique de venir directement d’un pays où le contexte politique, d’oppression ou de guerre met le chercheur en danger. Or, même si elle ne peut pas retourner dans son pays pour le moment, lorsque nous l’avons accueillie, elle revenait d’un séjour de plusieurs années au Mexique, ce qui la rendait inéligible.

Si nous n’avons accueilli que deux personnes via le programme Pause, nous recevons par ailleurs chaque année des centaines de collègues étrangers. En réalité, ce n’est pas le programme Pause qui nous permet de développer notre ouverture à l’international. L’objectif de celui-ci reste avant tout d’accueillir des collègues en difficulté.

Pin It on Pinterest

Share This