(Photo : Le président Colombien Juan Manuel Santos (à gauche) et Timoleon Jimenez (à droite), commandant des FARC, accompagnés du Président cubain Raul Castro (au centre), lors de la signature du premier accord de paix, à la Havane, le 23 juin 2016. / AFP PHOTO / Adalberto ROQUE.)

Le 24 novembre 2016, un nouvel accord de paix a été signé, mettant un terme au plus long conflit interne d’Amérique latine. Il a été paraphé huit semaines après l’échec du référendum. Depuis 1964, le conflit armé oppose le pouvoir colombien et les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). La possibilité de rebâtir un pays plus prospère s’offre désormais aux Colombiens, mais elle reste incertaine. Le processus de paix va-t-il aboutir dans ce pays marqué par un passé aussi complexe ? Retour sur un violent et long conflit.

Les FARC sont un groupe armé né d’une guerre civile colombienne nommée la Violencia, qui a duré de 1948 à 1953. Cette guerre civile oppose les libéraux aux conservateurs. Elle est déclenchée suite à l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán, candidat libéral à l’élection présidentielle. Cette période est caractérisée par une violence inouïe et est soldée par la mort de plus de 300 000 Colombiens.

En 1953, le général Gustavo Rojas Pinilla prend le pouvoir grâce à un coup d’État. Cette dictature militaire est reconnue comme nécessaire par une bonne partie de la classe politique, pensant qu’il s’agissait d’une période de transition permettant de mettre fin au bain de sang qui gangrène le pays. Après la dictature, en 1958, les deux principaux partis s’allient en un Front National (Frente Nacional en espagnol) pour cogérer le pays et éviter la reprise du conflit. La coalition a verrouillé le bipartisme et l’alternance pour s’assurer de gouverner seule. Toutefois, plusieurs guérillas d’obédience communiste refusent de déposer les armes.

Originairement, ces guérillas se composent de groupes d’autodéfense paysanne créés pour lutter contre les exactions commises par les militaires et les groupes armés conservateurs, à l’œuvre durant la Violencia. Les Forces Révolutionnaires naissent en mai 1964, sous le gouvernement du Front National. Cette même année est créé l’Institut colombien pour la réforme agraire (INCORA) qui redistribue plus de 60 000 titres de propriété aux fermiers et aux travailleurs. C’est cette réforme qui a provoqué le conflit armé.

La guérilla émane des paysanneries victimes du sentiment d’exclusion alimenté par le gouvernement en place. La coalition s’est approprié le pouvoir, ce qui sert d’argument de légitimation pour les FARC. La guérilla ne porte son nom définitif qu’en 1966. Le mouvement marxiste se revendique du général Simón Bolívar, considéré comme le libérateur du continent sud-américain de la domination espagnole (surnommé “ El libertador”).

La guérilla est soutenue par de nombreux paysans qui connaissent la misère sociale et obtient le contrôle de terres dans de nombreux territoires du pays. Pour subsister, les FARC font de ce contrôle un atout majeur. Ils mettent ensuite en place un impôt prélevé auprès des éleveurs de bétail pendant une longue période. Cependant, les guérilleros vont vite se tourner vers des activités plus rentables et criminelles tel que le trafic de cocaïne, qui représente leur première source de financement. Ils s’établissent secrètement dans des camps situés dans les montagnes, mais aussi dans la forêt amazonienne. Sur chaque territoire contrôlé, les FARC prélèvent un impôt à chaque étape de la chaîne de production de cocaïne.

Une des autres activités lucrative est la détention d’otages. Ingrid Betancourt, candidate à la présidentielle colombienne de 2002, reste l’otage des FARC la plus médiatisée. Enlevée durant sa campagne présidentielle, elle est détenue en captivité jusqu’en 2008 dans la jungle de la forêt amazonienne.

La guérilla des FARC connaît son heure de gloire entre 1995 et 1998, les effectifs des forces armées étant croissants. Alors qu’au début des années 1980 la guérilla compte 3 000 hommes, à la fin des années 1990 elle en compte une dizaine de milliers. Les FARC agissent désormais comme un groupe criminel en s’attaquant aussi aux plus vulnérables. Ils dynamitent des infrastructures, font des prises d’otages et  enrôlent de nombreux enfants-soldats. Dans les années 1980, face aux pressions et aux extorsions imposées à la population civile par la guérilla, la Colombie voit l’émergence de groupes paramilitaires. De 1994 à 1997, les paramilitaires se sont rassemblés sous l’égide des Autodéfenses unies de colombie (AUC), en s’affirmant comme réactionnaires de la classe moyenne colombienne face à la violence de la guérilla. Dans le but de lutter contre les FARC et l’ELN, les AUC mènent d’importantes et violentes offensives contre les civils dans des villages qu’ils jugent favorables aux guérillas. Cela leur a permis d’avoir une certaine influence dans de larges zones du pays. Du début au milieu des années 2000, ils ont agi dans le centre du pays, dans le nord, mais aussi dans l’ancienne zone démilitarisée du Caguán.

Les États-Unis ont pris part au conflit en Colombie. Ils ont développé entre 1998 et 1999 le “Plan Colombia”, un plan d’aide créé par le président Andrés Pastrana Arango et Bill Clinton afin d’apporter une assistance militaire et lutter contre les cartels de drogue. Après les attentats du 11 septembre 2001, les FARC ont été classés comme groupe terroriste et leurs fonds ont été gelés par l’Union européenne. Vols de bétails, trafics de drogue, extorsion et enlèvements de personnes deviennent alors la principale source de financement de leurs actions. La lutte contre les FARC prend de l’ampleur lorsque Álvaro Uribe est élu Président de la Colombie en 2002. Uribe entretient une véritable “haine des FARC”. À l’origine : une vengeance personnelle puisque ces derniers ont tué son père quelques années plus tôt. Il qualifie aussi les FARC de “narco-terroristes”, une manière pour lui de ne pas parler de “guerre” dans le pays et d’insister sur la non-responsabilité du gouvernement dans les actions “terroristes” de la guérilla. Il abrite aussi les groupes paramilitaires comme les BACRIM (Bandes criminelles armées), groupe de néo-paramilitaires qui s’est formé en 2006, suite à la démobilisation des AUC sous la gouvernance d’Uribe. Pendant huit ans, la haine envers les FARC a été fortement entretenue. La violence a été privilégiée à la discussion, et cela tout au long de sa présidence.

L’année 2012 marque une nouvelle étape dans l’histoire de la Colombie : les FARC annoncent la fin des enlèvements contre rançon. Cette guérilla reste un des groupes armés les plus importants du monde. A son apogée, elle compte près de 18 000 combattants. Si le gouvernement a réussi à affaiblir les guérilleros après les années 2000, il ne réussit pas à reprendre le contrôle de tous les territoires.

Au fil des décennies, le conflit a donc impliqué différents guérilleros d’extrême gauche, dont l’Armée de libération nationale (ELN), une autre guérilla encore active avec 15 000 combattants, des milices paramilitaires d’extrême droite et les forces armées. L’ELN avait annoncé une trêve jusqu’à la date du référendum.

L’espoir d’un avenir meilleur

Le traité de paix de septembre 2016 était la promesse phare du président colombien Juan Manuel Santos. Il est le résultat de négociations longues de quatre ans. La guérilla marxiste et le gouvernement de Bogota avaient déjà conclu un accord le 23 juin 2016, qui prévoyait un cessez-le-feu entre les deux partis et un accord sur le désarmement des FARC. L’accord de paix a quant à lui été signé à la Havane par le président colombien et le commandant des FARC, Rodrigo Londoño – plus connu sous le nom de Timoleón Jiménez ou encore “Timochenko” – , entourés du président cubain Raúl Castro. L’accord de paix, décidé le 24 août à la Havane, a été conclu six jours avant la signature officielle de l’accord de paix à Carthagène des Indes.

Le texte autorise les FARC à devenir un parti politique et leur assure une attribution systématique des sièges au Congrès pendant huit ans. Il prévoit aussi une aide financière versée par l’État pour faciliter leur réinsertion à la population colombienne. L’accord stipule que les guérilleros n’ont pas l’obligation de déclarer leur patrimoine.

En contrepartie, les FARC acceptent de déposer les armes à l’ONU et pourront être jugés pour les crimes commis. Toutefois, ils n’encourent qu’un maximum de huit ans de prison, même si les FARC sont responsables de trafic de drogue, d’enlèvements, du recrutement d’enfants soldats. L’accord fixe également des peines allégées pour ceux qui avouent leurs crimes. Cet accord représente pour certains une faiblesse du gouvernement face aux FARC, ce qui a poussé une partie de la population colombienne ainsi qu’un certain nombre de politiques (dont l’ancien président Álvaro Uribe) à dénoncer l’impunité accordée aux FARC.

La signature de l’accord : une promesse pour la paix

Le président Santos et Timochenko ont signé l’accord de paix lundi 26 septembre à Carthagène des Indes, en Colombie. Le texte est composé de 297 pages et a été conclu fin août 2016 à La Havane, mettant fin à cinquante-deux ans de conflit armé, le plus long d’Amérique latine. L’accord prévoit la démobilisation et le désarmement des FARC ainsi que sa transformation progressive en un parti politique.

La cérémonie de l’accord de paix a été diffusée partout dans le monde. On retient l’omniprésence du blanc, symbole de paix : décors d’un blanc immaculé, chemises tout aussi blanches et colombes. Quinze chefs d’Etat latino-américains ont assisté à la cérémonie, parmi lesquels Michelle Bachelet (présidente du Chili), et Raúl Castro qui a accueilli la signature du traité dans sa capitale. On note également la présence du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, et celle du secrétaire d’État américain, John Kerry. Une minute de silence a été observée en mémoire des personnes tuées, mutilées, violées, enlevées ou déplacées pendant le conflit.

La cérémonie a pris les allures d’une mise en scène, émouvante et emblématique. Une cérémonie entièrement calculée, d’autant plus que Santos et Londoño ont paraphé le traité négocié pendant près de quatre ans. Ils ont donc signé symboliquement le traité à l’aide d’un stylo fabriqué à partir d’une balle.

Ce moment a précédé leur première poignée de main sur le sol colombien, devant des centaines de dignitaires : « Nous ouvrons nos cœurs à une nouvelle aube, à un soleil brillant plein de possibilités qui est apparu dans le ciel colombien », a déclaré le président Santos. Après la signature de l’accord, le plus difficile reste de créer une cohésion entre les FARC et la population colombienne, qui ressort très traumatisée de ce conflit.

 

 

 

 

 

 

 

 

«(Jamais) plus de jeunes sacrifiés au nom d’une guerre absurde. Ni soldats, ni policiers, ni paysans, ni guérilleros ! #LaPaixGermeDéjà »

Suite au rejet, le 2 octobre dernier, du texte par la population colombienne lors du référendum, les négociations ont rapidement repris pour parvenir à un nouvel accord. La version “définitive” de l’accord de paix a été paraphée le 24 novembre 2016 au théâtre Colon à Bogota. Cette fois-ci le gouvernement a décidé que le texte entrera en vigueur sans consultation populaire. Il doit maintenant être ratifié par le Congrès où le gouvernement dispose d’une confortable majorité. La signature s’est faite en présence de victimes, d’ex-présidents colombiens, de magistrats et de représentants d’associations. L’opposition reste opposée à cette nouvelle mouture.

Nous n’allons pas permettre aux violents de mettre en danger les avancées et les espoirs de la paix.

Juan Manuel Santos, mardi 22 novembre, Palais Présidentiel Casa de Nariño.

Une paix menacée par le non ?

Cette volonté de faire la paix et de mettre un terme à un conflit majeur qui s’étale sur plus d’un demi-siècle est un exemple historique et a été reconnu par de nombreux pays. Juan Manuel Santos, à l’origine du traité, a ainsi reçu le prix Nobel de la Paix le 7 octobre 2016.

Pour soutenir le processus de paix, l’Union Européenne a proposé une aide financière pour relancer le pays sur le plan économique et social. Elle compte débloquer un montant de 575 millions d’euros. Les États-Unis ont aussi promis d’apporter une aide financière de 450 millions de dollars, en complément de l’assistance militaire qu’ils fournissent déjà à la Colombie depuis le « Plan Colombia » de 1999.
Des solutions sont mises en place par le gouvernement colombien. Il souhaite opérer la réconciliation entre les guérilleros et le peuple colombien par le biais du travail, ou encore par la restitution les terres spoliées. En effet, la paix s’obtiendra également par la restitution des terres expropriées aux dizaines de milliers de paysans qui osent à présent réclamer leurs propriétés, grâce à une loi du président Santos.
Cette loi est la plus importante du pays sur le plan des droits de l’Homme. Près de 6 millions d’hectares sont à restituer à plus de 5 millions de paysans qui ont été forcés d’abandonner leurs terres sous la pression des groupes armés. Pour faciliter cette rétrocession, des tribunaux spéciaux ont été créés. Toutefois, la question de la place de ces tribunaux est très complexe et divise une partie des colombiens.
Même si l’espoir d’une paix définitive et d’un avenir meilleur sont désormais envisageables, l’accord n’était toujours pas ratifié fin novembre 2016. La seconde guérilla du pays, l’ELN et d’autres groupes armés restent actifs, ainsi que le trafic de drogue qui gangrène la Colombie. L’incertitude sur l’avenir du pays reste toujours aussi grande.

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